Tiré de "La guirlande en Roses de Papier", 18 juillet 1940

Quelques traditions et coutumes du folklore belge

A imager d'illsutrations en couleur édités par Côte d'Or le bon chocolat belge

Imprimerie J.-E. Goossens, rue Herman 27 à Bruxelles


DU COMBAT DU DOUDOU AU JEU DE LA PASSION

DEMAIN, mes chéris, je vous réserve une surprise! Nous irons à Mons assister au combat de saint Georges et du Dragon! Jean-Claude, ce sera le moment d'aiguiser ton
grand sabre et de mettre  des amorces à tes pistolets. Tu pourras les prêter à saint Georges, si le sien ne part pas au bon moment!
- Tu ne nous parleras plus des processions et des pèlerinages, grand'mère?
- Il faut savoir, mes chers enfants, que le folklore religieux, si riche et si varié, n'est pas le seul à avoir conservé son caractère archaïque et populaire. D'ailleurs, nous aurons
encore l'occasion de reparler du culte des saints et du Mystère de la Passion. Les divertissements et les fêtes que le peuple se donne sont des occasions pour lui de garder
vivantes mille traditions et jeux des plus pittoresques. En Flandre, c'est la kermesse, en Wallonie, c'est la ducasse. Le carnaval de Binche a ses Gilles, celui de Malmedy,
ses haguetteurs. Ypres perpétue son "Kattefeest", Grammont, le jeu des "Krakelingen", Ecaussinnes son goûter matrimonial et Arlon sa "foire aux amoureux", Bruxelles
la plantation du "Meiboom", Bastogne sa "foire aux noix" et Brasschaet ses courses aux bœufs. Ainsi, dans chaque coin de notre pays, il ya une amusante coutume et nous
allons en découvrir quelques-unes. Commençons par le « Lumeçon » de Mons.
Il faudrait être Montoise ou mieux encore Montois, - un authentique « caïau », pour raconter en termes dignes d'un aussi noble sujet la magnifique procession qui,
le dimanche de la Trinité, promène dans les principales rues de la capitale du Hainaut  les reliques de sainte Waudru, patronne de la ville, sur le « car d'or », et pour décrire
ensuite avec le ton lyrique qui convient, le "Lumeçon", c'est-à-dire le combat de saint Georges contre le Doudou


De toutes les traditions vivantes de notre folklore, voici bien celle qui passionne
le plus un peuple entier. Voyons, que m a-t-on conté a ce sujet? On assure
qu'au XIVe siècle la peste noire, cette terrible maladie, sévissait à Mons avec
tant de violence qu'en 1349, le clergé montois décida d'instaurer une procession
solennelle qui eut lieu d'abord au mois d'octobre. On la reporta plus tard à la
Trinité, pour la faire coïncider avec la "ducasse". Jadis, et jusqu'au XVIIIe siècle,
cette sortie était entourée d'une cérémonieqiue règlaient les très riches et très
nobles Dames Chanoinesses de Sainte-Waudru. La veille de la procession, elles
choisissaient parmi elles la "Dame Bâtonnière", qui porterait les insignes du
Chapitre dans la procession. C'est elle qui se rendait, en compagnie dlu Bailli
du Hainaut, à la Collégiale pour faire exposer, sur un autel dressé au milieu du
chœur, les reliques sacrées. Ensuite, le Chapitre faisait distribuer aux dignitaires
et aux agents de l'administration communale une paire de gants.
Hormis quelques personnages requis de garder leurs postes, tous les habitants
de la ville s'obligeaient à suivre la procession. Le sergent du maïeur garda
longtemps le droit de contraindre, sous peine d'amende, tous les hommes mariés
et leurs épouses à prendre place dans le cortège. Celui-ci était majestueux : il y
avait en tête les orphelins de la Grande Aumône, puis les reliques, les ordres
religieux, ensuite le "car d'or", portant la châsse de Sainte-Waudru, entouré de
musiciens et de gardes à cheval; venait alors la Dame Bâtonnière en avant du
chapitre des Chanoinesses, vêtues de la belle robe qu'elles portaient au choeur
de leur magnifique manteau tout bordé d'hermine.

Les magistrats et, derrière eux, les acteurs du "Lumeçon" au complet fermaient la marche,
que suivaient enfin les habitants, avec les membres des confréries de Saint-Sébastien,
de Saint-Laurent et de SaintMichel, dont les mousquets faisaient grand bruit quand on tirait
des salves. On a fait de louables efforts, de nos jours, pour rendre à la procession du
"car d'or" son aspect d'antan qu'elle avait complètement perdu. On y voit le groupe des
nobles Chanoinesses, représenté bien entendu par des figurantes, car il y a bien longtemps
que le chapitre est supprimé. Le "car d'or", tiré par six forts chevaux de brasseurs, porte
encore la châsse. Le cortège accomplit son tour par la Grand'Place, la rue Verte et la rue
des Fripiers; il s'arrête plusieurs fois et, à chaque station, un prêtre lit le récit d'un des
miracles attribués à la Sainte. Mais la ville entière n'y participe pas comme autrefois et on
n'assiste plus, place Saint-Lazare, à la collation que prenaient, sous une tente dressée,
les Dames du Chapitre et les Magistrats : on leur servait du jambon et de la tarte, le tout
arrosé de vin que le Comte de Hainaut devait fournir, quand il était de résidence à Mons.
Seul le "car d'or", avec ses dorures, ses guirlandes et ses petits anges est aussi somptueux
que ceux de jadis : c'est là une pièce dont les Montois ont toujours été très fiers et qu'ils
ont glorifiée sur tous les tons :

Nos irons vir l' car d'or
A l'procession dé Mon
Et c'est l' poupé Saint Georges
Qui nos suivra de long.
C'est l' Doudou, c'est l' mama,
C'est l' poupé' Saint Georges qui va...

Cette chanson-là, mes enfants, il faut l'entendre chanter à Mons, par une foule en liesse,
qui remplit sa ville de gaieté et qui, après avoir suivi avec dévotion la belle procession
de "Madame Sainte Waudru", comme disent les vieux textes, ne se tient plus d'impatience.
quand approche le moment d'assister sur la Grand'Place au "Lumeçon".
- Mais, chère grand' mère, que signifie ce mot que tu as déjà employé plusieurs fois?
- De plus savants que moi m'ont assuré que c'est un terme militaire employé au temps
passé pour désigner une manœuvre durant laquelle les soldats formaient une colonne qui
ondulait et se déroulait comme le fait un limaçon.
C'est donc, en patois, un mot qui doit être synonyme de combat. Quant au Doudou, dont parle la chanson, on ne sait pas très bien s'il désignait à l'origine l'image
du Doux Jésus, qui était portée en tête du cortège, ou s'il faut l'attribuer au Dragon lui-même. Ne tranchons pas une aussi grave question dans laquelle plus d'un
"Caïau" a déjà perdu le peu de latin qu'il connaissait et tâchons d'assister en bonne place au combat légendaire. Le combat qui oppose l'archange saint Georges
au Dragon, symbole de l'esprit du mal, figure dans nombre d'œuvres anciennes et de traditions locales. Des tableaux montrent, dans l'Ommegang de 1662 à
Anvers et dans celui de Bruxelles en 1615, le groupe du « Chevalier Saint Georges » domptant une tarasque et l'obligeant à se laisser conduire en laisse par une
jeune vierge, que le Saint a délivrée du monstre terrifiant. Mais le "Lumeçon" de Mons, qui surpasse tous les autres, est le seul qui s'appuie sur les données d'une
tradition que la légende explique, c'est le seul dont la réputation et l'éclat aient eu raison du temps et de l'ingratitude humaine, c'est le seul enfin qui soit toujours
aussi vivant, aussi merveilleux, et dont la disparition apparaisse comme chose impossible à concevoir au cœur de tout Montois bien-né. Que dit la légende pour
justifier le combat? C'est toute une histoire et fort belle, ma foi, comme vous l'allez voir! Il y avait autrefois, - cela se passait au XIIe siècle, - un preux chevalier,
nommé Gilles de Chin. Il épousa la belle Yde de Chièvres et devint ainsi vassal du Comte de Hainaut, dont il fut désormais le fidèle compagnon d'armes.
Ayant pris la Croix, il partit en Terre Sainte et s'y couvrit de gloire. Non seulement il combattit les Infidèles, mais il s'en prit encore à un lion féroce et ensuite à un
géant. Revenu dans son pays, le vertueux Chevalier, Messire Gilles de Chin, Seigneur de Berlaymont et Chambellan de Hainaut, apprit qu'une bête horrible,
jetant par sa gueule feu et flamme, un vrai monstre, désolait la contrée de Wasmes. Il n'hésita pas à lui courir sus et, avec l'aide de la Vierge Marie, l'occit de ses
propres mains. Cet exploit fit de lui un héros, bientôt légendaire, et la tradition le confondit avec l'Archange, le Chevalier Saint Georges, triomphant du Dragon,
qui était déjà le sujet d'un "mystère", c'est-à-dire d'un grand spectacle public joué, sur la Place de Mons, à la fin du XVe siècle. Vous voyez comment d'un
événement, en grande partie historique, l'esprit populaire s'empare, pour y mêler la légende et le faire revivre dans une coutume qui se perpétue, .avec une force
bien plus grande que si le fait était absolument vrai. Les Montois et les Montoises, grands et petits, « caïaux» et « caïaudes», « ropieurs » et « ropieuses » savent
tout cela parfaitement, car l'ignorer serait indigne d'un habitant de la cité du Doudou.
Aussi n'en est~il pas un qui ne tienne à l'honneur d'assister, le jour de la ducasse, au combat fameux et, mieux encore, d'y participer, de façon valeureuse!
Comment célébrer dignement pareil haut fait? Comment, avec mes modestes moyens, me montrer à la hauteur d'un sujet si grandiose? Donc, quand le moment
est venu, le groupe qui s'est formé aux abords de Sainte-Waudru, descend la rue des Clercs, se dirigeant vers l'arène du combat, réservée au centre de la Place.
Du haut du Beffroi, le carillon jette l'air fameux aux quatre vents de l'espace. Ses notes
sautent comme des petites danseuses et voilà que tout le monde se prend à rire,
à chanter et à danser comme les notes:

Voici l'Dragon qui vient,
Ma mère, sauvons-nous!
Il a mordu grand'mère,
Il vous mordra itou!

Et la foule reprend en chœur le refrain, sans jamais s'en lasser, accompagnant les
pompiers qui ouvrent la marche, casque en tête et fusil à l'épaule, l'air martial et
marchant bien au pas. Une nuée de gamins  tournent autour d'eux, dans l'espoir d'être
au premier rang quand commencera le Lumeçon.
Les deux tenants de ce combat épique sont le Dragon et Monseigneur Saint Georges.
Celui-ci est accompagné des "chin-chins", montés sur leurs chevaux godins, de même
que Gilles de Chin, allant à la bataille avec de preux chevaliers. Ils portent une tunique
jaune et un petit chapeau rond, fort drôle, mais ils ont abandonné, pour la laisser aux
vilains diables qui escortent le Dragon, leur arme la plus redoutable qui était une vessie
de porc, gonflée d'air et attachée au bout d'un bâton.
Tout cela s'avance en bon ordre : les chin-chins, de plus en plus affairés lorsqu'on
s'approche de la Grand'Place, et saint Georges, caracolant sur son destrier, avec son
fier uniforme, dont la culotte blanche, la casaque jaune bordée de rouge et le casque
de dragon lui donnent une allure martiale, que complètent un grand sabre de cavalerie,
une lance à oriflamme et un solide pistolet d'arçon qui semble emprunté à quelque
panoplie d'autrefois. Puis les diables et les hommes feuilles, armés les uns de la vessie
de porc, les autres de la redoutable massue.
Enfin, s'avance le Dragon, encadré de ses porteurs et de ses gardiens, dressant en l'air et agitant déjà sa redoutable queue. La foule pousse de grands cris de joie;
des remous se produisent. On sent que quelque chose d'extraordinaire  va se dérouler, dont chacun veut avoir sa part. Le Magistrat et les personnes de marque
sont au balcon de l'hôtel de ville au moment où le cortège pénètre dans l'arène. La chanson du Doudou est sur toutes les lèvres:

V'là qu'èl Lum' çon comance
Au son du carilyon :
Saint George avec sa lance
Va combate èl Dragon!

Maintenant les voici face à face. La bête gigantesque se précipite sur son vaillant adversaire qui l'évite aisément. Alors le Dragon, dans sa colère impuissante,
balaye la foule à grands coups de queue. A ce moment tous ceux qui sont à portée se jettent sur lui, pour tenter de le saisir et de lui arracher quelques crins,
ce qui constitue pour un Montois à la fois un talisman et un trophée. Les Diables se précipitent à son secours et à coups de vessie s'efforcent de faire lâcher prise;
les hommes-feuilles font tournoyer leurs massues. Saint Georges charge à son tour, la lance en arrêt, mais l'arme se brise net sur l'épaisse cuirasse du monstre.
Celui-ci, d'un moulinet de sa queue, disperse leschin-chins qui le harcelaient.
Le défenseur du bon droit attaque alors à l'arme blanche et force le Dragon à se défendre. La lutte atteint à ses plus beaux moments. De part et d'autre les exploits
se multiplient. La terrible queue passe et repasse tantôt à ras des têtes de la foule, et ce - sont alors des cris répétés, tantôt en l'air hors d'atteinte" des mains que
se tendent en vain. Le chevalier frappe d'estoc et de taille, sans même blesser son ennemi; le combat devient une mêlée. Soudain, au moment précis où une heure
de l'après-midi sonne à la tour, saint Georges se décide à porter le coup décisif. Il oblige sa monture à prendre du champ, rallie les chin-chins qui poursuivent les
diables, saisit son pistolet, vise le Dragon à la tête, tire, rate son premier coup, recommence et, enfin, d'un projectile irrésistible, couche la bête aux replis tortueux
sur le pavé de la place de Mons. Des bravos éclatent, un dernier refrain fuse en l'air célébrant la vaillance de chacun, les prouesses des uns, les cabrioles des
autres, et le triomphe du Bien sur le Mal :

V'là l'Dragon qui trépasse:
ln ,v'là co pou in an,
Asteur' faisons ducasse.
A tabe, més infants!

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